RÉACTIONS À LA NOTE DE LA SACRÉ CONGRÉGATION
Anthony De Mello a écrit un jour : « On ne pourra jamais dire qu’une personne a atteint le sommet de la vérité tant qu’un millier de personnes sincères ne l’aura pas accusée de blasphème. » INDE : LES SUPÉRIEURS JÉSUITES DÉFENDENT LES THÉOLOGIENS Les supérieurs majeurs de la Compagnie de Jésus en Inde soutiennent fermement leurs théologiens et affirment la nécessité d'une véritable autonomie des Églises locales et d'une théologie enracinée dans la culture indienne. Le bureau de presse et d'information de la Compagnie de Jésus à Rome a rendu public le 18 mars le communiqué suivant, émanant des supérieurs provinciaux de la Compagnie en Inde. S.J. SERVICE DE L’INFORMATION ELECTRONIQUE. BUREAU DE PRESSE ET D’ INFORMATION. ROME, LE 18 Mars 1999 La prise de conscience croissante par l'Église de son besoin de s'incarner dans les différentes cultures est l'une des plus précieuses bénédictions que Dieu ait répandues sur nous dans les dernières années de ce millénaire. Au second concile du Vatican, l'Église a fait l'expérience qu'elle était une Église mondiale et elle a mis en place les fondements théologiques et pastoraux concrétisant le fait qu'elle est aussi une communion d'Églises locales, responsables des initiatives et des problèmes locaux dans le contexte de la mission. Suivant cette inspiration, les Jésuites, comme beaucoup d'autres dans le Sud de l'Asie, se sont engagés dans de sérieuses recherches, réflexions et pratiques dans de nombreux domaines de la vie de l'Église, particulièrement dans les domaines de la spiritualité, du dialogue interreligieux et de l'inculturation. Ils sont en train d'explorer de nouveaux terrains théologiques embrassant un large spectre de la réalité complexe d'un continent multiculturel et multireligieux. En plus de ses anciennes traditions, le continent subit à présent l'influence des forces scientifiques et séculières, des pesanteurs économiques, des incertitudes politiques, des catastrophes écologiques, des révolutions socio-culturelles et de la montée des fondamentalismes religieux. Les récentes atrocités commises contre des minorités, parmi les quelles les Chrétiens, qui ont aussi touché directement des Jésuites, ont entamé sa progression vers une démocratie laïque. C'est dans ce contexte que nous apprécions, soutenons et encourageons le travail de nos théologiens et d'autres en vue la construction d'une Église locale en Inde, et que nous souhaitons qu'ils avancent même plus loin et plus profondément, dans la fidélité au Christ et à la mission qu'il nous a confiée dans l'Église. Nous notons aussi avec satisfaction la demande, exprimée par de nombreux évêques lors du synode asiatique, d'une véritable autonomie pour les Églises locales d'Asie. Nous regrettons que le manque d'enthousiasme interne et divers blocages extérieurs au pays aient fait obstacle au progrès de l'inculturation dans le sous-continent. Vivant et travaillant au milieu de tels défis, nous souffrons, comme beaucoup de nos compagnons jésuites, de l'atmosphère de suspicion, pour ne pas dire de défiance, créée par les récentes décisions de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi concernant nos frères Anthony de Mello et Jacques Dupuis, qui semblent symptomatiques d'une tendance générale à décourager, voire désapprouver, l'orientation que prend actuellement la théologie asiatique. Nous pensons qu'une telle suspicion dessert l'ensemble de l'Église. Anthony de Mello fut un pionnier de l'intégration des spiritualités et des méthodes de prières asiatique et chrétienne. Il a aidé des milliers de personnes du sud asiatique et de par le monde à trouver la liberté et à approfondir leur vie de prière, nous en avons d'abondant témoignages et nous le savons par expériences personnelles. Jacques Dupuis a enseigné la théologie durant plus de vingt ans en Inde. Sa recherche d'une théologie du pluralisme religieux est marquée à la fois par son expérience de la situation interreligieuse dans le sud-asie et sa loyauté envers la tradition doctrinale, magistérielle et théologique de l'Église. Nous ne prétendons pas que leur travail est au-dessus de toute attention critique. Dans une situation de développement, la critique et le dialogue ouverts et constructifs sont salutaires et bienvenus. Mais nous souhaitons que cela se fasse en prenant pleinement en compte le contexte culturel et interreligieux de l'Asie dans lequel ces théologiens travaillent. Nous pensons que cette prise en compte des différences et des manières de faire locales fait défaut lorsque les décisions sont prises unilatéralement, hors de tout dialogue avec les Églises asiatiques. Nous craignons que de telles interventions ne nuisent à la vie de l'Église, à la cause de l'Évangile et à la tâche d'interprétation de la Parole à destination de ceux qui ne relèvent pas de la tradition culturelle occidentale. Nous sommes reconnaissants des appréciations et du soutien que nos théologiens d'Asie ont reçus de la part de nombreux évêques et du Peuple de Dieu, en Asie et dans le monde. Nous les invitons tous, évêques, clergé et tout le laïcat, à continuer de les soutenir avec une confiance qui est sympathique mais non naïve, critique mais non censoriale, parce nous sommes convaincus de l'importance de la tâche théologique tant pour notre travail pour l'évangélisation, l'éducation et la justice sociale, que pour tout notre effort en faveur d'une inculturation de notre foi. Nous voudrions assurer nos théologiens de notre propre soutien sans faille et de nos encouragements à aller de l'avant joyeusement et dans la fidélité à Dieu, à l'Évangile et à l'Église, dans la difficile tâche et provocante de faire se rencontrer la Parole de Dieu et la situation en Asie du sud. Lisbert D'Souza, s.j. pour les supérieurs majeurs jésuites en Asie du sud. (traduction : Hervé Boulic) ÉTATS-UNIS : Les partisans de De Mello sont demeurés très perplexes, à la fois quant au contenu de la Note, au temps choisi pour sa publication et à l’alarme sonnée auprès des éditeurs. En effet, dans une lettre datée du 23 juillet, le Cardinal Joseph Ratzinger a alerté les présidents des conférences épiscopales du monde à propos de la déclaration imminente. Il a aussi demandé aux évêques de tenter de retirer de la circulation les livres de De Mello ou de s’assurer que les éditions subséquentes incluraient une note indiquant qu’ils constituaient un grave danger pour la foi. Le porte-parole de la Conférence des évêques des États Unis a déclaré que les préoccupations du Cardinal Ratzinger avaient été transmises aux évêques américains, mais que la conférence n’entendait pas prendre d’autres actions : «La décision de contacter les éditeurs revient aux évêques des diocèses ou se trouvent les maisons d’édition. » INDE : Les responsables jésuites ont pour leur part indiqué que l’intervention du Vatican pouvait être fondée sur des écrits publiés après la mort de De Mello, qui ne sont pas tout à fait fidèles à sa pensée. Des rumeurs concernant l’intervention du Vatican circulaient depuis un certain temps en Inde. Il y a trois ans, le provincial jésuite pour l’Asie du Sud, le Père Varkey Perekkatt, déclara à UCA News qu’il avait demandé l’aide de ses collègues du monde pour défendre De Mello des attaques dont il était l’objet de la part des « journaux occidentaux de droite catholiques ». Ces critiques, selon un autre Père jésuite, avaient attiré l’attention du Vatican. A cette époque, selon le Père Perekkatt , la plupart des critiques étaient dirigées sur des travaux publiés après la mort de De Mello. Perekkatt a ajouté que les enregistrements des cours et des sessions de retraite avaient été publiées contrairement aux dernières volontés clairement exprimées par le Jésuite. Ce propos a été repris le 25 août par l’actuel provincial des Jésuites de l’Asie du Sud, le père Lisbert D’Souza, qui déclara que la publication posthumes de certains travaux a conduit à une « grossière incompréhension » de De Mello. Les Jésuites indiens ne reconnaissent que neuf livres comme authentiques. ÉTATS-UNIS : Quelques uns des américains ayant connu et travaillé avec de Mello rejettent l’idée qu’il ait minimisé la valeur de l’enseignement de l’Église. « Je n’arrive pas à croire qu’il soit possible de trouver une déclaration de De Mello qui ne soit pas orthodoxe, affirma le Père jésuite, Francis Stroud. « C’était un homme d’Église très fervent. » Stroud, qui a collaboré avec De Mello, dirige maintenant le Centre de spiritualité De Mello, à partir de sa résidence de l’Université Fordham à New-york. De Mello insistait sur le mystère de Dieu, selon Stroud, en ajoutant : « Mais il ne manquait pas de rappeler que Thomas d’Aquin disait la même chose. Il n’a jamais nié la nature personnelle de Dieu. Le Père jésuite, Norris Clarke, un philosophe de l’Université de Fordham qui a écrit sur de Mello, affirme pour sa part que la popularité qui ne se dément pas du Jésuite indien peut expliquer pourquoi Rome a cru nécessaire de réagir. « Ses livres et ses enregistrements circulent à travers le monde. Et il ajoute : « Beaucoup de personnes le considèrent comme un grand leader spirituel des temps modernes, et son influence est tout à fait actuelle. C’est peut-être ce qui les a inquiétés. » Clarke mentionne que certaines propositions de De Mello sont suffisamment elliptiques pour donner prise à des interprétations multiples.« Cela ne signifie pas qu’elles ne sont pas orthodoxes, mais il est possible de les interpréter ainsi. »
AUTRES RÉACTIONS DES JÉSUITES DE L'INDE La condamnation posthume des écrits du P. Anthony de Mello par le Vatican suscite des réserves chez ses confrères jésuites Tout en reconnaissant que certains écrits attribués à leur confrère, le P. Anthony de Mello, sont critiquables, des jésuites indiens estiment que la condamnation par le Vatican de ses écrits semble provenir d'un malentendu. Le P. Anthony de Mello est décédé en 1987. Une note du 22 août de la Congrégation pour la doctrine de la foi dit en effet que quelques-unes des vues du P. Anthony de Mello sur les religions et sur Dieu "sont incompatibles avec la foi catholique et peuvent causer du tort. La congrégation romaine ajoute que "ceux qui ont la responsabilité de préserver la doctrine de la foi sont obligés de prévenir les dangers" que font courir les écrits du maître spirituel indien. Le Vatican critique les travaux du jésuite pour leur présentation de Dieu comme une réalité cosmique impersonnelle, et de Jésus comme un maître parmi beaucoup d'autres. Une lettre datée du 23 juillet 1998 et signée par le cardinal Joseph Ratzinger avait déjà demandé aux évêques de retirer de la vente les livres du P. Anthony de Mello. Le provincial jésuite de l'Inde du sud, le P. Lisbert D'Souza, a déclaré, le 25 août, que le Vatican "a le droit d'interdire les écrits du P. De Mello qu'il estime être en contradiction avec les principes fondamentaux de la foi chrétienne. Il ajoute cependant aussitôt : "J'estime néanmoins que quelques-unes des intuitions spirituelles de ces écrits sont mal interprétées parce qu'elles ont été reprises et publiées différemment par quelques-uns de ses disciples, sans sa permission et sans même qu'il en soit informé. Le P. D'Souza précise que les jésuites de l'Inde n'acceptent que neuf livres comme étant les oeuvres du P. de Mello, et ces neuf livres ont été publiés par une maison d'éditions jésuite de l'Etat du Gujarat. Selon le P. D'Souza, la plupart des écrits controversés proviennent de faux ou de livres publiés sans autorisation : "Il est triste de constater que quelques-uns des sermons du P. de Mello ont été reproduits, de manière extrémiste, par ses disciples et par des maisons d'édition, sans sa permission et sans la nôtre. Il observe par ailleurs que les écrits de son défunt confrère n'étaient pas seulement destinés à un public chrétien mais à des fidèles de toutes les religions : "Il prêchait sous forme d'histoires et d'anecdotes puisées dans les traditions chrétienne, hindoue, bouddhiste et musulmane. Ses homélies n'étaient pas des traités de doctrine sur la foi catholique et ne devraient pas être considérés comme des interprétations théologiques de la foi chrétienne. Finalement, le supérieur jésuite a ajouté que des théologiens de sa congrégation étaient en train d'étudier la note du Vatican. De son côté, le P. Samuel Rayan, théologien jésuite indien très connu, a déclaré, le 26 août, qu'en interdisant les écrits du P. de Mello, le Vatican "utilisait l'épée contre la plume. Il a ajouté : "Plutôt que de déclarer que les écrits du P. de Mello sont incompatibles avec la foi chrétienne, le Vatican aurait dû relever les passages qui donnent prise à la critique et les étudier. Selon lui, "une condamnation générale de la part du Vatican ne résout aucun problème parce que les livres du P. de Mello sont très populaires et jouissent d'une très vaste audience Mgr Alan de Lastic, archevêque de New Delhi et président de la Conférence épiscopale indienne, a déclaré quant à lui que le Vatican "a le devoir d'interdire des écrits quand ils contiennent une critique sans discernement de l'Église et de la foi catholique. Il a avoué cependant avoir lu deux des livres du P. de Mello et les avoir trouvés "très intéressants" Il était un bon guide spirituel et un grand prédicateur a-t-il ajouté.
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